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Crise de l’eau au Sénégal : quelles leçons en tirer ?

Robinet Coule
L’eau a cessé de couler pendant des semaines pour laisser place à son ombre

Avoir le sens du rythme en gouvernance, c’est savoir anticiper les besoins et planifier les solutions pour amortir les crises possibles quand leur probabilité d’occurrence atteint son paroxysme. L’inacceptable crise de l’eau que vient de traverser le Sénégal et qui n’est pas encore entièrement résorbée témoigne de l’importance de ce sens de l’anticipation. Celui-ci l’est d’autant plus quand l’enjeu dont il est ici question, c’est-à-dire l’eau, concerne un besoin vital. Il nous a semblé utile de revenir sur cette situation après le traitement passionné (et légitime) au plus haut de la crise pour voir quels enseignements en tirer.

Ce bref rappel des faits qui suit résume la situation. Les dommages subis par une conduite qui approvisionne la ville de Dakar depuis la région de Louga à 233 km de la capitale sénégalaise ont été à l’origine d’un défaut d’approvisionnement d’eau pendant près de 3 semaines. Il n’est pas utile de rappeler toutes les conséquences hygiéniques, sanitaires, économiques et humanitaires  dont chacun peut se faire un dessin. Après une bataille inappropriée entre les deux opérateurs de l’eau (SDE et SONES) se renvoyant Logo SONESLogo SDEmutuellement la responsabilité, le principal argument de défense que nous pouvons retenir est celui de travaux de réparation du tuyau en question déjà planifiés dans le budget de 2015.

Nous nous sommes bien sûr abstenus d’épiloguer sur le réflexe politique classique qui consiste à évoquer l’héritage laissé par des prédécesseurs incompétents. Revenant à la raison technique qui nous semble mériter plus d’attention, il est possible de retenir deux cas de figure, celui d’un mauvais diagnostic de l’état réel de la tuyauterie ou celui d’un calcul économique qui choisit volontairement de différer l’investissement pour des raisons budgétaires. Dans les deux situations, nous sommes face à une incompétence technique notoire ou à une faute décisionnelle inacceptable.

La responsabilité politique dans cette affaire se situe à double niveau :

–          avant la survenue de la crise, il appartient à l’Autorité politique, en l’occurrence au Président de la République et à la partie concernée du gouvernement, en tant que responsable moral du pays et garant de l’accès aux ressources de base, à la santé et à la sécurité des citoyens, d’assurer sans faille sa mission pour un égal accès dans le temps et dans l’espace aux ressources vitales (eau, énergie, soins, etc.). Dans le cas présent, elle a failli à sa mission et la responsabilité lui incombe de façon directe ou indirecte ;

–          après la survenue de la crise, l’Autorité  politique devait mettre en œuvre tous les moyens techniques et humains ainsi qu’une stratégie de communication responsable pour un retour rapide d’une situation normale. La crise a duré plus de 3 semaines et le retour à la situation normale n’est pas encore total après 4 semaines sans eaux dans certains quartiers de Dakar.

L’histoire nous apprend qu’il y a eu des manquements tout le long de la chaîne de gestion et les institutions politiques ainsi que les organismes publics et privés ont raté une occasion de se taire en clamant sans pudeur leur innocence. Et de se demander tout simplement qui pourrait être responsable d’une telle situation si les « Responsables » censés assumer ces fonctions ne sont pas comptables de leur gestion !

Afin de tirer des enseignements de cette situation qui ne doit pas être uniquement observée sous le feu de l’actualité que le temps rend bien vite obsolète, il convient de prolonger la réflexion pour en tirer les meilleures  leçons afin que cette catastrophe ne se reproduise pas à l’avenir.

Vanne
L’entretien régulier est la principale garantie d’une connaissance en temps réel de l’état des réseaux de distribution

La première des questions qui se pose à nous est la suivante : existe-t-il un protocole d’entretien périodique des installations sensibles (eau, électricité, réseaux de communication, etc.) et les résultats de ces interventions sont-ils consignés dans un document officiel ? Cette procédure est importante et la seule à même de rendre compte en temps réel de l’état des différentes installations. Elle permet également, combinée à d’autres outils, de situer les responsabilités en cas de défaillance.

L’autre question qui nous interpelle est celle de la solidarité nationale. En effet, cette situation a été l’occasion de soumettre à un test grandeur nature, la force des liens qui nous unissent en temps de crise. Pour certains, cela a été un moment de dévouement désintéressé, pour d’autres une opportunité de positionnement politique en s’élevant en défenseurs et bienfaiteurs des populations (ceci bien-sûr sous l’œil convié de la presse), pour d’autres encore des opportunités d’affaires avec un commerce inflationniste éhonté surfant sur le malheur des uns. Interrogeons-nous donc sur ce qui nous lie réellement, sur ce qui fait de nous une Nation. Beaucoup d’entre-nous gagneront à cette introspection salvatrice qui questionneraient le sens de leur engagement et la place de la morale et de la solidarité dans leur échiquier de valeurs.

Une nation unie
Un peuple – Un but – Une foi
Tout le sens de la solidarité nationale

Il s’est également posé la question de la capacité réelle du gouvernement à faire face à une crise. En effet, notre niveau d’expertise est-il suffisant pour faire face aux catastrophes comme celles du manque d’eau, de l’inondation, des pannes d’électricité,… Il a fallu faire appel à des chinois et des français pour faire face à la crise même si le gouvernement s’en défend en précisant que seules les pièces venaient de l’étranger et que les opérationnels étaient des nationaux. Cet argument est malheureusement loin d’être rassurant pour une population qui a enduré trop longtemps cette situation dramatique.

Dans le prolongement de cette question, nous pouvons légitiment nous interroger sur l’existence ou non d’un plan B en cas de crise. En effet, qu’a prévu le gouvernement dans l’hypothèse d’une crise durable ? Existe-t-il des réserves stratégiques pour suppléer la distribution courante d’eau en cas de catastrophe au lieu de toujours laisser la population exercer sa débrouillardise habituelle (l’armée a proposé des citernes d’eau, hélas en quantité bien insuffisante par rapport à la demande) ? La réquisition des usines d’eau minérale est-elle prévue en cas de situation d’urgence ? Le plan ORSECORganisation des SECours (qui est un héritage pour ne pas dire un pale « copier-coller » du plan… ORSEC français rebaptisé d’ailleurs en 2004 Organisation de la Réponse de SÉcurité Civile) est-il adapté et régulièrement testé dans le cadre d’exercices hors crise sur la base de simulations scénarisées ?

Sécurité
La sécurité des points névralgiques est essentielle et sans concession

Il nous parait opportun par ailleurs de demander au gouvernement de se pencher sérieusement sur la sécurité autour des points névralgiques du pays (installations de distribution d’eau et d’électricité, réseaux de communication, réserves alimentaires stratégiques,…) avec notamment la menace terroriste qui plane sur le sahel. En effet, quid de la surveillance de ces points qui peuvent être potentiellement sujet à des actes de sabotage dont les conséquences sont autrement plus difficiles à circonscrire ?

Les crises qui surviennent doivent servir à éviter celles probables. Le terrible accident de la SONACOS en 1992, le naufrage du bateau Joola en 2002 avec plus de 2000 morts, les accidents routiers quasi quotidiens, les ruptures récurrentes dans la distribution d’électricité et celle récente dans la distribution d’eau avec leurs lots de morts non comptabilisés notamment dans les hôpitaux doivent servir de leçon à la nation toute entière. Les Responsables politiques ou administratifs sont nommés (ou élus) pour gérer des dossiers et doivent assumer les défaillances tout autant que les réussites. Le rôle d’un gouvernement n’est pas juste de s’offusquer ou de brandir des menaces de sanction, mais d’agir pour empêcher la survenue de ce type de drame cauchemardesque. Si la page de la crise de l’eau est tournée sans autre forme de procès, nous ne devrons pas nous étonner de revivre un autre choc de cet acabit dans ce domaine ou dans un autre. Nous faisons ici le pari optimiste d’un gouvernement responsable qui prendra toute la mesure de la situation pour accoucher des décisions salutaires nécessaires, même les plus difficiles d’entre-elles, le pari d’un gouvernement d’action et non de réaction.

Pour revenir à la crise de l’eau qui nous a renvoyé l’image de réfugiés environnementaux marchant en procession à la quête d’abri, d’eau et de nourriture, nous pouvons affirmer sans ambages que tout le mérite qu’il y avait à récolter de cette crise revient à la population sénégalaise qui comme à son habitude, a fait preuve d’un sang froid extraordinaire car dans nombre de pays, cette situation n’aurait probablement pas tardé à devenir insurrectionnelle. Cependant, les autorités politiques devront se garder de traduire cette attitude comme un fatalisme qui les autorise à tirer encore un peu plus sur la corde au risque de la voir rompre brutalement et de manière irréversible.

Yatma DIEYE

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