Entreprises sénégalaises : comment stopper la spirale de l’échec ?

Ligne d'arrivée hommesCréer soi-même son emploi en vendant, fabriquant ou réparant est, au Sénégal, une règle plus qu’une exception. L’auto-entreprenariat vendu aux sénégalais par certains spécialistes comme une trouvaille occidentale, voire française, est le signe d’une méconnaissance de notre histoire sociale et économique. En effet, l’emploi dans l’économie sénégalaise n’a pas toujours été pourvu par les entreprises privées ou par l’État. L’entreprenariat individuel ou familial a pendant longtemps été le modèle de base et continue de l’être avec un secteur informel prépondérant où artisans et commerçants soutiennent l’économie nationale. Cultivateurs, forgerons, cordonniers, tisserands, éleveurs, etc. sont autant de métiers qui se sont développés en dehors de toute industrialisation. Les mutations qui ont affecté notre économie avec une mondialisation subie sont venues s’ajouter à des lacunes structurelles bien consommées, ce qui contribue à fragiliser l’entreprenariat local.

Sad VJR
65% des entreprises sénégalaises créées meurent au bout d’un an d’exercice

Le constat qui en ressort est que les entreprises sénégalaises souffrent d’un mal récurrent qu’illustrent ces chiffres alarmants : 65% d’entre-elles meurent au bout d’un an d’exercice et seuls 5% réussissent à atteindre 5 ans d’existence. Ces échecs sont à mettre sur le compte des créateurs et gestionnaires d’entreprises qui souffrent bien souvent d’un déficit de formation, mais aussi de l’État et de ses  structures qui n’accompagnent pas suffisamment les porteurs de projets ou opèrent des choix macroéconomiques incompatibles avec le développement de l’entreprenariat local.

 

Créer une entreprise, le minimum à savoir avant de se lancer…

Aujourd’hui, la concurrence nationale et internationale est telle que tout risque doit être bien évalué pour en avoir la maîtrise. De nombreuses entreprises sont créées sur la simple base d’une intuition dont le bienfondé est encouragé par l’entourage du porteur de l’idée, lequel entourage n’a pas souvent de légitimité en la matière. L’étude de marché qui permet d’apprécier l’opportunité de se lancer est presque systématiquement absente dans la plupart des situations. Le business plan, dans les rares cas où il est élaboré, est assez souvent irréaliste, ce qui empêche d’interroger objectivement la faisabilité du projet et d’en esquisser les trajectoires d’évolution. Ce contexte porte immanquablement en son sein, les gènes d’un échec programmé. Les entreprises qui réussissent en passant outre ne doivent pas faire oublier le caractère exceptionnel de leur succès.

ENTREPRENDRE
Le chemin de l’entreprise est un chemin de vie

Créer une entreprise, c’est d’abord avoir un esprit d’entreprenariat. Cela suppose un côté visionnaire et suffisamment de conviction et d’énergie pour prendre le risque de réaliser ses rêves. De ces acquis préalables, tout le monde ne dispose pas. Il faudra ensuite trouver une idée et l’interroger objectivement de façon intrinsèque, mais aussi par rapport à l’environnement concurrentiel grâce notamment à une étude de marché sérieuse. Cette connaissance du marché permettra d’évaluer son potentiel et de faire des hypothèses de parts de marché et de chiffre d’affaires. C’est durant cette phase que le gestionnaire du projet choisira une stratégie de marché pertinente (Product, Place, Price, Promotion c.-à-d. choisir le -ou les- produits et services à vendre, définir les canaux de distribution, la politique de prix et la stratégie de communication). La réalisation d’un business plan, le choix du statut juridique, la recherche de financement, etc. sont autant d’étapes qui soumettront le projet à des tests avec l’objectif de sécuriser son investissement en prenant des risques mesurés.

 

Que fait l’État pendant ce temps ?

Pour un  un État fort qui indique la direction et accompagne les initiatives privées
Il faudra un État stratège et présent aux côtés des entreprises.

En face des lacunes objectives des porteurs de projet, pointe la défaillance de l’État qui se vérifie à plusieurs échelles. Les choix macroéconomiques n’encouragent pas toujours l’entreprenariat, notamment dans une économie libérale où nos marchés sont envahis par les produits d’importation en provenance de pays mieux armés que nous pour faire face à la concurrence. Les accords internationaux (OMC, APE,…) ne permettent pas toujours à nos entreprises de concourir à armes égales face aux multinationales du fait des barrières technologiques et juridiques qui leur sont défavorables. Ces orientations de l’État sénégalais nous encouragent à être davantage des consommateurs que des producteurs, ce qui sera d’autant plus vrai si les accords APE étaient signés par le Sénégal. En effet, l’ouverture du marché national tel que souhaité par l’UE ne fera qu’accentuer l’importation de produits manufacturés au détriment d’un tissu industriel local construit.

Concernant le rôle stratégique que pourrait jouer l’État, le secteur du textile constitue un bon prétexte pour illustrer le propos. Sans disposer d’éléments statistiques pouvant l’étayer, nous pouvons nous risquer d’affirmer que presque chaque quartier du Sénégal dispose d’un tailleur et que par conséquent, le nombre de tailleurs par habitant représenterait un ratio éminent sur l’échiquier mondial. Cependant, malgré ce potentiel de main d’œuvre qualifiée, le marché mondial du textile est partagé par la Chine, la Tunisie, le Maroc, le Vietnam,… ou encore l’Éthiopie plus récemment. Ces pays contrairement au Sénégal disposent de stratégies nationales qui appuient ces choix par une organisation de la filière qui va de la recherche d’opportunités d’affaires et d’investissements à la sécurisation énergétique et logistique. Un Sénégal qui s’inscrit dans cette perspective pourrait créer de nouveaux emplois dans le domaine en ouvrant des débouchés à l’international qui viendront s’ajouter à un marché local nécessaire et bien installé.

Chambre de commerce
Les chambres de commerce, d’industrie et d’agriculture et les chambres des métiers doivent coller davantage aux préoccupations des entrepreneurs, notamment pour les métiers support.

En termes d’accompagnement opérationnel, les structures étatiques comme les chambres de commerce, d’industrie et d’agriculture ou les chambres des métiers ne proposent pas toujours des formations ou un accompagnement technique. Le cas échéant, les offres restent inadéquates, presque entièrement centrées sur les métiers (électricité, teinture, mécanique auto, etc.) et méconnues par la plupart des populations potentiellement concernées. Il ne faut pas perdre de vue que savoir réparer une voiture est une chose ; savoir gérer un garage en est une autre. De plus, presque toutes les chambres régionales souffrent d’un déficit d’infrastructures, de moyens opérationnels et de compétences.

En théorie, l’ensemble de ces outils est disponible, qu’il s’agisse d’outils stratégiques (Stratégie Accélérée de Croissance, Stratégie de Développement du Secteur Privé, lettre de politique sectorielle des PME, etc.) ou pédagogiques (Business Development Service, Nucleus, etc.). Toutefois, il est aisé de se laisser convaincre du déficit réel de formations et d’informations en observant les artisans (cordonniers, tailleurs, boutiquiers, forgerons, etc.) qui officiaient au niveau de nos quartiers il y a quelques années en arrière. Nombre d’entre eux  occupent encore les mêmes locaux défraîchis, utilisent les mêmes machines et emploient le même personnel si tant est qu’ils aient pu garder ces employés et leur niveau d’activité. La conquête de nouvelles parts de marché est subie plutôt que provoquée. La culture partagée par la majorité d’entre eux est  d’ouvrir leurs échoppes et d’attendre le client providentiel qui franchira le seuil de leur porte. Dans les cas où on se risque à parler de stratégie, celle-ci se résume au bouche-à-oreille escompté des clients satisfaits.

 

Quelques pistes à explorer

Dans son rôle de soutien aux entreprises, l’État devrait s’affirmer un peu plus au plan géostratégique en protégeant au besoin certains secteurs, voire certaines entreprises trop exposées. La pratique se fait déjà pour l’oignon ou le sucre par exemple, mais elle appelle méthode et pédagogie pour plus de pertinence et de consensus.

Taux de crédit
Les banques en surliquidité financent moins de 25% l’économie nationale, pratiquant des taux d’intérêt prohibitifs. Ce niveau de financement atteint 60% au Brésil, 90% aux USA et 140% en Malaisie

L’État devrait également s’impliquer davantage dans l’accompagnement des initiatives privées, notamment dans leur rapport avec le secteur bancaire. En effet, l’accès au crédit est pour beaucoup d’entreprises un parcours du combattant avec dans les meilleurs cas des taux d’intérêt prohibitifs. Les entrepreneurs font souvent face à des difficultés de trésorerie ou à des besoins de financement de leur croissance qui trouvent très souvent un écho négatif des banques pratiquant un rationnement du crédit.  De nombreux outils d’incitation existent pour cela, notamment la garantie partielle des prêts par l’État. Le FONGIP (Fonds de Garantie des Investissements Prioritaires) doté d’un financement prévisionnel de 50 milliards annuel semble aller dans ce sens. Ce fonds prévoit l’appui au montage et au financement de 30.000 projets par an ainsi que l’accompagnement des PME et PMI. Il est urgent de le rendre rapidement opérationnel pour stopper l’hécatombe. La démarche d’un État responsable n’autorise pas de laisser les entreprises faire face seules aux banques.

Par ailleurs, apprendre aux artisans et aux commerçants les méthodes de gestion et de stratégie d’entreprise, c’est leur permettre d’envisager l’avenir de façon différente : c’est leur donner une possibilité de sécuriser et mieux structurer leur entreprise ; c’est aussi leur permettre de conquérir de nouveaux marchés locaux, nationaux et internationaux ; c’est également encourager certains à passer d’une structure informelle à des formes d’entreprise mieux codifiées. Des PME et des PMI performantes sont pour les citoyens, promesses de services et d’emplois supplémentaires et pour l’État une assiette fiscale plus large.

Les chambres de commerce et de métiers ont un grand rôle à jouer en matière de formation, d’information et de conseil. Au niveau local, elles devraient travailler à produire régulièrement des études sur les différents secteurs d’activité. Cette approche leur permettra de connaître le marché et son évolution à court et moyen terme et d’identifier également les besoins en matière de structures et d’infrastructures. Ces chambres pourraient également réaliser une veille technologique et juridique afin de proposer des informations dont les petites structures n’ont pas souvent accès. La mise à disposition de ces données pourrait l’être à titre gratuit ou onéreux, avec toutefois la préoccupation de l’accessibilité pour ne pas en faire des pièces de musées.

Ces chambres pourront également initier ou accompagner des projets d’incubateurs qui permettront aux petites structures de mutualiser certains coûts de fonctionnement et d’exploitation (immobilier, secrétariat, téléphonie, internet, veille,…). Elles pourraient également proposer des accompagnements à la gestion, à la comptabilité, à la commercialisation, à la finance d’entreprise, à la gestion des ressources humaines, etc. car c’est par la démocratisation de ces outils que l’on placera nos entreprises (formelles ou informelles) sur la rampe de la performance.

Jumelles Echelle
Un observatoire pour mieux anticiper les tendances

On pourrait imaginer par ailleurs la mise en place d’observatoires régionaux de l’entreprenariat dont les membres seraient issus des chambres régionales et d’autres organisations pertinentes (ASEPEX, APIX, MDES, ANSD, ADEPME, CRES, ministères concernés, etc.) Ces observatoires pourrait être domiciliés au sein des chambres de commerce et disposer uniquement d’un secrétariat permanent. Les autres membres qui sont déjà en poste dans leurs structures respectives (pas salariés de l’observatoire donc) pourront échanger régulièrement par voie numérique (e-mail, téléconférence, etc.) et se réunir au besoin 2 à 3 fois dans l’année. Le rôle de ces observatoires qui bénéficieront de la mutualisation des informations et des compétences des différentes parties, pourrait être celui d’un baromètre qui permettra d’anticiper les tendances sectorielles et de proposer des recommandations à l’État et aux autres parties prenantes. L’alerte sera donnée et traitée en temps opportun dans le cas par exemple de fermetures successives d’entreprises au lieu de se limiter au constat à postériori comme c’est actuellement le cas.

Nous sommes certes dans une économie libérale (doctrine qui à mon sens doit être revisitée pour notre contexte de pays en développement…) et d’aucuns diront qu’il appartient aux entreprises de gérer elles-mêmes ces questions dans le cadre de la libre concurrence. Mais, agir de la sorte serait une manière de fermer les yeux au lieu de faire face au problème car nul n’a intérêt à assister davantage à la déliquescence de l’entreprenariat local et des emplois qui vont avec. Le Sénégal s’est lancé dans la course à la simplification des procédures de création d’entreprise en raccourcissant notamment de façon significative les délais administratifs. Cependant, le combat à ce stade est juste entamé. Nous avons intérêt à le poursuivre en accompagnant plus longuement et mieux les porteurs de projet afin de pérenniser nos entreprises pour une création de richesses et d’emplois durables.

 

Ensemble, réinventons le Sénégal ©.

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1 comment on Entreprises sénégalaises : comment stopper la spirale de l’échec ?

  1. J’apporte ici quelques précisions suite à l’interpellation de quelques lecteurs. Il faut en effet des éléments plus détaillés pour une analyse encore plus fine. Les résultats sur les fermetures d’entreprise sont un rush d’une enquête de la direction des PME sur 600 établissements. On peut rajouter qu’en 2012 par exemple ce sont 376 fermetures d’entreprise qui ont été enregistrées.

    Il faudra bien sûr attendre les résultats de l’enquête nationale sur les PME (ENPME) que mènera l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) en partenariat avec la direction des PME pour plus de précision dans l’analyse. Le budget de cette enquête financée par l’État du Sénégal et la BAD est de 111 millions FCFA.
    Malgré tout, les éléments développés dans l’article restent valables et sont partagés par la plupart des entreprises ; la mise en place d’un observatoire irait justement dans le sens d’une meilleure connaissance de la situation des PME et donc d’une action plus efficace.
    Il faut préciser aussi qu’il existe au sein de l’ADEPME, une cellule entreprise en difficulté. Mais le travail de monitoring doit être permanent et s’intéresser à l’ensemble des entreprises (en difficulté ou pas) et pas une cellule qu’on va réveiller conjoncturellement. C’est à cette seule condition qu’on aura des données complètes et que l’on pourra réagir en temps réel.

    Par ailleurs, concernant l’auto-entreprise, sur la forme oui, elle diffère de l’entreprise familiale. Mais sur le fond, il s’agit de créer son emploi (donc avoir l’esprit d’entreprise) seul ou en famille. L’emploi dont il est ici question n’est pas pourvu dans les deux cas par l’État ou par une entreprise privée statutairement codifiée (SA, SAS, SARL,…). Dans l’entendement social africain, la base unitaire peut être familiale et non forcément individuelle comme dans la société occidentale. Voici les raisons qui m’ont amené à assimiler ces deux notions dans le cas qui nous concerne.

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