Faut-il déplacer la capitale sénégalaise ?

dakar-independance Il arrive que des voix se lèvent pour argumenter sur la nécessité de transférer la capitale du Sénégal ou du moins lancer le débat sur l’opportunité d’un tel choix. Les principales raisons évoquées sont l’encombrement de Dakar et le besoin de dynamiser les autres régions. Les interrogations sont certes légitimes, mais Il convient tout d’abord de s’interroger en préliminaire sur les rôles que joue la ville de Dakar avant d’abonder dans cette direction.

La capitale sénégalaise assure en effet plusieurs fonctions de nature urbaine, politique, administrative, académique, économique et culturelle. Elle joue également un rôle déterminant dans la mobilité nationale et internationale. Dakar a également une fonction mémorielle (comme d’autres villes peuvent par ailleurs le revendiquer), mais aussi celle d’un laboratoire d’où s’amorcent certaines orientations  nationales en matière de transformations urbaines. A ce titre, la mairie de Dakar exerce par exemple un rôle pilote dans certaines compétences qui ne sont pas transférées par l’Etat dans les lois de décentralisation. La capitale sénégalaise sert également de vitrine à l’image des grandes capitales internationales avec ses splendeurs et ses décadences. L’accueil du 11ème Forum Social Mondial ou du 6ème Salon International des Villes et Collectivités Locales d’Afrique (Africités) témoignent de ce dynamisme.

Les fonctions multiples de la ville de Dakar sont aujourd’hui incontestables et aucune autre ville sénégalaise ne peut revendiquer ce même actif même si des choix discriminants des gouvernements successifs ont permis d’arriver à ces résultats. Par ailleurs, il n’est pas souhaitable de cloner Dakar pour dynamiser les autres régions du pays. Chaque ville a sa propre histoire et suit sa trajectoire au fil des projets de territoire que lui dessinent ses administrateurs et sa population ; c’est cela qui forge son identité. L’encombrement de la capitale sénégalaise ne souffre guère de discussion. La ville absorbe les flux migratoires nationaux et internationaux du fait des possibilités d’emploi et des opportunités d’affaires qui y sont majoritairement concentrées. Les questions d’habitat, de mobilité, de chômage et de misères sociales y sont prégnantes. Ainsi, Dakar concentre 73,6% du parc automobile national.

Même si la nécessité de désencombrer cette capitale macrocéphale et de dynamiser les autres régions est sans conteste, il existe tout de même d’autres moyens de parvenir à ces résultats en utilisant les outils de la décentralisation, de la micro-économie et de l’aménagement du territoire. Déplacer la capitale sénégalaise risque d’amputer à cette ville phare une partie de sa splendeur et de son rôle international qui n’iront pas nécessairement créditer une future hypothétique capitale de ces atouts. Pour donner une bouffée d’air démographique à la ville tout en dynamisant les autres régions du Sénégal, il faudrait créer un développement multipolaire qui s’appuiera sur les potentialités de chaque région et sur des avancées plus offensives en matière de décentralisation et de déconcentration.

Dakar, capitale administrative

Le Sénégal a une administration sclérosée qui n’a pas fait les efforts nécessaires pour se mettre à niveau par rapport aux attentes des administrées. La distance géographique qui sépare l’État de ses administrés doit être compensée par un rapprochement dématérialisé. En d’autres termes, l’administration publique doit renforcer son interactivité numérique avec le citoyen pour lui apporter des réponses rapides. Cela passe par une réelle politique d’aménagement numérique du territoire et une dématérialisation active de l’administration. Les sénégalais sont très souvent sur les routes pour des démarches administratives lourdes et longues. Demander un document administratif nécessite dans de nombreuses situations de se déplacer jusqu’au service concerné, qu’il s’agisse des mairies, des ministères ou des directions de service. Dans le cas d’un extrait de naissance par exemple, l’usager doit se déplacer jusqu’au lieu de naissance pour faire sa demande à défaut de connaître quelqu’un sur place.

Une simplification des procédures administratives accompagnée d’une dématérialisation de l’administration permettrait de limiter de nombreux déplacements superflus. Pour cela, l’État devrait investir dans un système d’information performant qui permettrait les échanges d’information entre administrations, mais aussi avec les administrés et renforcer de concert avec les fournisseurs d’accès, le taux de pénétration d’internet qui est de 5,2% pour les services et de 17,5% concernant la populations. Un extrait de naissance pourra par exemple être obtenu à la mairie de son lieu d’habitation et non de naissance ou à travers une interface numérique. La voie est aujourd’hui montrée par les systèmes de payement par téléphone mobile (Orange money, Yoban’tel,…) qui montrent que les sénégalais ne sont pas réfractaires aux services dématérialisés.Assemblé nationale 2

Le bénéfice d’un tel investissement se fera sentir rapidement pour toutes les parties prenantes, les citoyens pour les économies en frais de déplacement, les infrastructures pour l’allongement de leur durée de vie suite à la réduction du trafic superflu, les administrations pour la fiabilisation des données et la qualité d’échange avec les administrés, le budget de l’État pour la réduction de la fuite des devises consécutive à l’achat de pétrole, la limitation de la corruption administrative, etc.

Les ministères peuvent les concernant, jouer la carte de la déconcentration. Pour certains d’entre eux, il peut être pertinent de les implanter sur le territoire de leur réalité. On pourrait envisager un tel choix pour l’agriculture dans le bassin arachidier, la Casamance ou la Vallée du fleuve Sénégal. La réflexion peut être élargie à d’autres ministères qui n’ont pas un besoin présentiel à Dakar. Un ministre pourrait avoir un cabinet restreint dans la capitale au sein d’un immeuble administratif partagé avec d’autres ministères de centres d’intérêts complémentaires. Cette démarche engendrera pour l’État, des économies dans les dépenses de structure dans un contexte économique où la réduction de son train de vie est à la fois urgence et nécessité. Ce sera l’occasion de développer et d’utiliser les moyens technologiques qui offrent l’opportunité entre autres de faire des vidéoconférences ou d’échanger des données en temps réel. Cette mutation dans le fonctionnement de l’administration publique aura également le mérite de créer des emplois numériques et de produire des effets d’entrainement sur le développement économique.

La décentralisation doit aller encore plus loin dans les champs de compétence concernés afin de renforcer le pouvoir des élus locaux en matière politique et administrative. Les champs ouverts à ces évolutions sont larges et pourront être discutés entre l’État et les collectivités locales.

Le rôle économique de Dakar

L’importance économique de Dakar n’est plus à démontrer. La région de Dakar à elle seule crée plus de la moitié de la croissance économique nationale du pays. Au niveau international, Dakar représente un centre d’affaire où de nombreuses multinationales implantent leur représentation sous-régionale ou continentale. De ce point de vue, déplacer la capitale sénégalaise pourrait bien s’avérer contreproductive.

La stratégie gagnante serait de miser sur le dynamisme économique des régions périphériques qui renforcera leur attractivité et soulagera naturellement la ville de Dakar qui ne sera plus le seul pôle d’activité et d’emploi. La décentralisation devrait se renforcer et donner plus de pouvoir aux élus locaux en termes de politique économique et d’emploi. Les gouverneurs, les maires et les présidents des communautés rurales doivent jouer un véritable rôle de gouvernance locale en mettant en place tous les outils nécessaires à la création d’activités et d’emplois localement. Administrateurs de leurs territoires, ils mèneront une véritable politique entrepreneuriale en renforçant leur attractivité grâce aux services qu’ils proposeront aux entreprises et en jouant sur la carte du confort et de la qualité de vie de leurs territoires.

L’État du Sénégal, en appui aux collectivités, accompagnera le rapprochement spatiotemporel des régions de la capitale sénégalaise par une politique d’infrastructure pertinente et un aménagement numérique effectif du territoire. Les entreprises de service qui n’ont pas ce besoin de présence physique à Dakar pourront se laisser séduire par cette délocalisation qui tout en leur garantissant une constance dans la qualité des prestations, leur allègera les charges structurelles.

Par ailleurs, la décentralisation de la formation garantira aux entreprises de la main d’œuvre qualifiée en dehors de Dakar qui est le principal centre de formation. Pour les salariés, ce sera un gain de confort appréciable en termes de mobilité et d’habitat ; ceci aura sans doute des incidences positives sur leur productivité.

Dakar au cœur de la mobilité

La région de Dakar se trouve sur un axe stratégique qui en fait un hub incontournable en Afrique de l’Ouest. Certaines capitales européennes ou africaines sont desservies via l’aéroport de Dakar qui constitue une centralité en matière de mobilité internationale.

A côté de ces mouvements internationaux, il y a le déplacement intramuros qui constituent le nœud gordien pour les questions de mobilité. La solution passera par un renforcement des capacités des villes périphériques

Le déplacement de la capitale n’aura pas forcément comme corollaire un redéploiement des opportunités économiques vers les villes périphériques. Le niveau d’activité de Dakar se justifie par un marché local dynamique et une accessibilité des produits. Ce n’est donc pas en déplaçant la capitale vers Tambacounda que toutes les entreprises feront leurs valises pour s’implanter dans cette ville. La mobilité que générera la création d’activités dans les villes périphériques concernera surtout les chômeurs en recherche d’emploi qui pourraient quitter Dakar et empêcherait surtout l’exode de nouveaux migrants vers la capitale.

D’une façon générale, les problèmes de congestion au niveau de Dakar sont surtout dus  à une politique de mobilité subie et à une urbanisation mal maîtrisée. Un chiffre important dans la compréhension de la problématique du transport : le nombre de véhicules mis en circulation croît tous les ans de 21% avec un nombre de kilomètres / véhicule en augmentation de 8,5% entre 1999 et 2008. L’âge d’importation des véhicules usagés a été porté de 5 à 8 ans en 2012 sans l’assortir de mesures d’accompagnement, ce qui n’a fait qu’augmenter arithmétiquement le parc roulant sans intégrer la notion de gestion. La vérité est que plus on construit des routes, plus il y aura des véhicules ; et plus il y aura des véhicules, plus on devra construire des routes. Le point de rupture sera immanquablement atteint à un moment donné. L’option du mode de transport en commun de qualité appuyé par un aménagement du territoire en conséquence qui prévoit des voies de circulation prioritaires pour les bus, est aujourd’hui la meilleure réponse pour désencombrer Dakar.

marchands-ambulantsLa privatisation de l’espace public figure aussi parmi les problèmes qui contribuent à l’encombrement des villes. Il semble important de redéfinir la notion d’espace public qui est un espace à usage partagé et de jouissance égale pour l’ensemble de la communauté et dont l’autorité publique est propriétaire. Ainsi défini, utiliser cet espace pour son profit personnel sans autorisation expresse de l’autorité va à l’encontre du droit domanial. Les « tabliers », ces marchands qui occupent les artères de la capitale sénégalaise, agissent selon une coutume qui n’est à ce jour, pas reconnue par notre droit et leur bien-fondé ne peut se suffire à la nécessité d’exercer une activité économique légitime (mais pas forcément légale puisque s’exerçant sur un domaine dont ils n’ont pas la propriété ou le droit d’exploitation). Il est important que toutes les parties prenantes s’accordent sur ce qui relève d’un droit exigible et ce qui est du domaine de la tolérance.

Les campagnes de déguerpissement organisées par la commune de Dakar ne sont pas toujours vues d’un bon œil. Pourtant, la nécessité de redonner aux trottoirs leur fonction première et aux voies de circulation automobile la leur, ne souffre guère de doute. Il peut alors être utile d’organiser des actions pédagogiques pour éclairer les populations sur la notion de bien public et d’espace public. Les écoles, les média, les collectivités locales ou les chambres de commerce sont autant de possibilité d’éduquer nos populations sur ces questions. L’aménagement commercial de nos villes doit aujourd’hui supplanter l’occupation anarchique pour répondre aux exigences de la dynamique de la ville.

Si les questions de la mobilité urbaine et des aménagements sont maîtrisées et qu’une politique de développement multipolaire est menée dans une stratégie de décentralisation volontariste, Dakar pourrait profiter d’une salutaire bouffée d’air sans que le Sénégal ait besoin de transférer sa capitale.

Yatma DIEYE

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