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OPINION / Procès Karim Wade : un devoir de lucidité

Au fur et à mesure qu’approche la date fatidique de l’annonce du verdict du procès de M. Karim Wade, certaines personnalités politiquent ou publiques renchérissent à qui mieux mieux, sur le terrain des déclarations incendiaires.

Dans chaque déclaration, on joue la carte de la représentativité pour parler au nom du peuple sénégalais, des femmes, de l’opposition, de la société civile, ou que sais-je encore. Dans ce jeu de la conjugaison plurielle, un presse en mal de sensation s’adonne volontiers avec des titres racoleurs qui prête à un collectif, les propos d’un ou de quelques individus sans représentativité aucune.

Si besoin était de le dire, je ne suis affilié à aucun des partis politiques et ne suis membre d’aucun groupe de soutien de quelque parti ou de quelque individu que ce soit. La seule motivation qui m’engage à prendre ma plume est le strict intérêt du Sénégal pour qui tous les combats méritent d’être menés.

Face à ce climat que l’on cherche délétère, il semble important de rappeler aux uns et aux autres leurs responsabilités. Certaines personnes ont versé dans des déclarations incendiaires voire insurrectionnelles et se déclarent victimes au moment d’assumer leurs actes. C’est faire montre de courage de dire et d’agir dans le sens de ses convictions. Cela l’est encore plus d’assumer les responsabilités de ses actes par la suite. C’est en cela que réside la force des grands hommes.

Il y a plusieurs façons d’exprimer et de défendre ses convictions. Pour mémoire à destination de ceux qui l’ont courte, lors de la dernière élection présidentielle du Sénégal, la candidature du Président Wade était décriée et jugée irrecevable par une grande partie de la population. Quand tous les recours eurent été épuisés sans parvenir à la solution que beaucoup souhaitaient, le peuple sénégalais a exprimé sa conception de la démocratie en se pliant à la décision des juges constitutionnels malgré les pertes en vies humaines.

Ce peuple avait pourtant beaucoup de raison de raisons objectives de douter du système judiciaire qui est passé outre la conviction de nombre d’entre les citoyens, de nombre de sachants sénégalais qui n’auront pas été rémunérés par le pouvoir (au contraire de leurs homologues étrangers) pour dire une vérité choisie. Ce peuple, resté digne malgré la déception qui fait suite à la perte d’un combat, ce peuple oh ! combien représentatif d’un sentiment fort partagé à l’époque, a poursuivi sa bataille qui s’est gagnée au bout du tunnel sans violence et avec responsabilité. 65% d’entre nous avaient dit non au Président Wade, 100% avaient dit oui à la démocratie. Cette leçon de sagesse, de persévérance et de responsabilité, c’est le peuple sénégalais qui la donnât, le peuple et personne d’autre.

Aujourd’hui, une frange de la population estime que la justice n’est pas indépendante. Tous comme la situation de 2012, des recours légaux ont été tentés sans le succès escompté. Cette même frange qui avait fait appel à des constitutionnalistes occidentaux pour légitimer ses positions à l’époque a renouvelé l’opération en adressant un courrier aux présidents français et américain sans succès. Hélas ! L’arme choisie pour exprimer son désaccord n’est aujourd’hui pas la sagesse, la persévérance et la responsabilité comme le montrât ce peuple du Sénégal. Ces responsables dont le sens de la responsabilité peut être légitimement questionné, appellent à la démonstration de force, à la prise de balais, de pilons et autres armes improvisés pour que soient entendue leur volonté. Mais la justice recevable est-elle uniquement celle qui va dans le sens de nos intérêts individuels ?

Dans les déclarations diverses, il est répété à qui veut l’entendre qu’on se bat pour des principes, pour l’honneur du Sénégal. En 2000 contre Abdou Diouf, on se battait pour des principes et pour l’honneur de ce pays. En 2012, on défendait ces mêmes causes. Pourquoi donc aujourd’hui, pour ces mêmes combats, les armes ont-elles changé ? Au nom de quoi ou de qui devons-nous nous considérer comme des ennemis pour défendre un individu ? Il ne s’agit pas en l’occurrence d’être pour ou contre M. Karim Wade, pour ou contre M. Macky Sall. Le Sénégal est avant tout une nation tissée par un commun vouloir de vie commune. Malgré nos divergences d’opinion, nous ne devons jamais voir en l’autre notre ennemi, mais notre compatriote, notre frère. Malgré nos convictions individuelles, après les querelles que nous nous livrerons, nous devrons subir le partage de cette terre commune qu’est le Sénégal. Tout ce que nous aurons détruit, nous aurons à le reconstruire.

Si le système judiciaire est inadéquat, il convient de le changer. On peut se questionner à raison sur le fait que les magistrats et les procureurs soient nommés par le pouvoir exécutif et qu’ils soient sous l’autorité hiérarchique et tutélaire du ministre de la justice. Ce système hérité de la France est celui qui a toujours eu cours dans le Sénégal post-indépendant sans qu’aucun gouvernement ne l’ait changé. Cette inadéquation, si nous la considérons ainsi, s’exprime sur toute la chaîne judiciaire et pas uniquement l’occasion d’un seul procès. La réforme et l’indépendance judiciaire réclamées devront nécessairement intégrer une dimension systémique et non pas paramétrique et sélective.

Je n’ai pas la naïveté de croire que la justice est totalement indépendante. Les mêmes questions que nous nous posons, on se les pose en France avec qui nous partageons le même système. Quand des manifestations sont interdites pour des motifs fallacieux, je suis offusqué et en colère contre cet autoritarisme d’État. Quand des magistrats sont remplacés au gré des intérêts stratégiques, je sens comme une saillie dans ma chair profonde. Quand un Président avoue publiquement décider des dossiers qui atterrissent ou non sur le terrain de la justice, l’effroi me foudroie. La justice sénégalaise n’est pas réellement indépendante sous l’ère du Président Macky Sall. Elle ne l’était pas non plus sous l’ère de ses prédécesseurs depuis le Président Senghor. Quand on nomme des personnes, les chances sont nombreuses de nous projeter en elles, la tendance est grande de privilégier celles avec qui nous partageons des affinités, celles qui vont dans notre sens. Mais il ne s’agit pas là d’une question personnelle ; c’est le système qui mérite d’être revisité avec lucidité et sans instrumentalisation.

A ceux qui nous appellent à manifester, je réponds que votre bataille n’est pas la mienne. Elle n’est pas celle de nombre d’entre nous. Je ne vois en aucun d’entre vous, des ennemis, mais des frères de terre ou de sang, des frères avec qui mon destin s’enchaîne. Alors, ne me demandez pas, ne nous demandez pas de brûler nos cases car de cet incendie, nul ne sortira indemne. S’il faut se lever pour changer le système judiciaire parce qu’inadéquat, nous nous lèverons dans la responsabilité pour défendre ce qui mérite de l’être. Il s’agira de défendre un système et non un homme car objectivement, rien ne m’autorise personnellement à avoir un avis sur le contenu d’un dossier que je ne connais pas, si ce n’est par ouï-dire médiatique. Si au contraire nos énergies sont sollicitées pour que votre vérité choisie soit dite, nous ne serons pas de ce combat là. La justice est imparfaite, mais c’est celle que nous avons choisie. Beaucoup d’autres batailles méritent d’être menées dans ce pays. Celles pour la paix ou celle contre le chômage sont de celles là. Votre contribution objective à ces préoccupations nôtres sera par nous, mieux accueillie car s’opposer, ce n’est pas seulement dire non ; c’est aussi proposer. La réussite de nos gouvernants est la victoire du peuple tout entier et nul patriote ne saurait remettre cela en cause dans quelque camp puisse-t-il être.

Aux sénégalaises et aux sénégalais, j’implore de peser nos choix avec responsabilité. Dans ce genre de situation, il n’y a pas de choix collectif ; chaque décision est individuelle. Appartenir à un groupe ou à une mouvance ne vous engage pas à partager son irresponsabilité si son orientation diverge des promesses initiales. Dans certaines circonstances, même les soldats ont un devoir de désobéissance. Il est des moments où il appartient à l’individu de faire seul son choix face à son destin en gardant à l’esprit que demain, l’histoire se racontera.

Puisse la paix et la sérénité régner dans ce pays.

Yatma DIEYE

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