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SÉNÉGAL – DOSSIER SPÉCIAL DÉCHETS : Pistes pour une solution durable

VIK MUNIZ Irma the bearer
Installation de l’artiste brésilien Vik Muniz dans le cadre de son projet Waste land. Muniz utilise comme support artistique, des déchets dans la décharge de Jardim Gramacho, située dans les faubourgs de Rio de Janeiro.

Au Sénégal, la gestion des déchets semble être un problème insolvable. Les différents gouvernements ainsi que les collectivités locales font en permanence face à des difficultés financières, techniques et organisationnelles. Que la gestion des déchets soit confiée à des sociétés privées ou qu’elle soit gérée en régie, les dysfonctionnements restent réguliers et les grèves récurrentes. Il existe pourtant des solutions opérationnelles dont la base repose sur la sécurisation du financement du système. Pour cela, il faudra changer de paradigme et observer les déchets, non plus sous l’angle basique de saleté dont il faudrait se débarrasser, mais les considérer comme une ressource génératrice de revenus,  d’emplois et d’intrants industriels.

Autonomisation  financière de la collecte

Le  8 octobre 2012, M. Cheikh Bamba DIEYE,  ministre de la Décentralisation et de l’aménagement du territoire d’alors, confiait à la première chaîne sénégalaise que chaque année, l’État dépensait 12 milliards pour la gestion des déchets. L’héritière de son ministère, Mme Aram Ndoye, annonçait suite à la rétrocession de la gestion des déchets ménagers aux collectivités locales le 17 décembre 2012, qu’une enveloppe de 20 milliards était mobilisée sur 7 ans avec l’appui de la Banque Islamique du Développement (BID) qui avait mis 17 milliards à la disposition du Sénégal, le financement restant étant complétée par l‘État.

Tout producteur de déchet doit contribuer proportionnellement au financement de son élimination

Ces ressources en provenance de l’État sont complétées par les collectivités locales qui parviennent à collecter la Taxe d’Enlèvement des Ordures Ménagères (TOM) à laquelle sont assujettis l’ensemble des propriétés (Hormis quelques particularités) à hauteur de 3% de leur valeur locative (3,6% pour Dakar). D’autres sources de financement coopératif comme les jumelages et partenariats divers sont également mises à contribution.

Toutefois, même si l’État reste le garant de l’hygiène publique, la facture des déchets devrait être redistribuée de façon plus responsable pour que tous les producteurs de déchets contribuent de façon équitable au financement de  leur élimination.

Au premier chef des producteurs de déchets, figurent l’industrie qui met sur le marché des emballages qui finiront leur cycle dans les poubelles. Il parait judicieux dès lors, de leur demander une éco-contribution obligatoire pour chaque produit mis sur le marché, de sorte à financer leur élimination en fin de vie. Les produits importés souscriront à une taxe spécifique au même titre que ceux produits localement. Cette orientation n’est pas incompatible avec le Code de l’environnement sénégalais qui stipule dans son article L40 que « la fabrication, l’importation, la détention en vue de la vente, la mise à la disposition du consommateur de produits ou matériaux générateurs de déchets doivent être réglementées par arrêté conjoint des Ministres chargés du commerce, de l’environnement, et de la santé publique, en vue de faciliter l’élimination desdits déchets ou, en cas de nécessité, les interdire. » La responsabilité du pollueur est ainsi clairement mise en lumière par cet article qui donne aux Ministres de l’environnement, du commerce et de la santé publique la possibilité de prendre des arrêtés circonstanciels. Les trois champs d’action principaux qu’implique la gestion des déchets sont tous mis à contribution pour un traitement plus efficace. Il appartient aux ministres de se saisir de cette opportunité juridique.

La gestion des ressources tirées de cette éco-contribution pourra être confiée à un ou plusieurs organismes agréés par filière qui se chargeront de les redistribuer aux collectivités locales suivant des critères définis de façon transparente. Ces critères peuvent porter par exemple sur la démographie, la performance du système de gestion des déchets, la densité de la population, etc.

Le consommateur  devra aussi contribuer au financement de la gestion des déchets qu’il produit. Au Sénégal, cela se fait actuellement de façon indirecte par le biais de la TOM (accolée au logement) qui rencontre aujourd’hui un double problème. La collecte de cette taxe n’est pas toujours effective du fait des faibles capacités de recouvrement des services fiscaux, ces montants étant dérisoires et entraînant des coûts de traitement trop élevées. Les problèmes démographiques et urbanistiques (fiabilité des données démographiques, habitats irréguliers, etc.) expliquent également ce manque d’efficacité. Il se pose aussi le problème de la faiblesse de cette taxe qui n’est pas à la hauteur des enjeux de la gestion des déchets.

Il est alors important de revoir cette contribution fiscale en opérant à sa revalorisation si le taux reste fixé au niveau national comme c’est le cas actuellement ou d’opter pour une fixation de sa valeur par les collectivités locales dont les pouvoirs seront renforcés, avec un encadrant des fluctuations. Cette seconde option permettra d’ajuster cette taxe aux coûts réels de la gestion des déchets dans les différentes communes, ceci en intégrant bien sûr une logique de solidarité inter-territoriale..

Il est par ailleurs important de renforcer la maîtrise du recouvrement  dans le cadre d’un partenariat efficace qui impliquerait les services fiscaux qui disposent des informations foncières ainsi que des distributeurs d’eau ou d’électricité qui ont des données géographiques relatives aux ouvertures de compteurs d’eau ou d’électricité. Actuellement, les redevables doivent se rendre au service des trésors publics de leur lieu de résidence pour s’acquitter de cette taxe. Mais les avis d’avertissement ne sont pas toujours émis en cas de non-paiement. Les solutions de paiement mobile pourront être d’une certaine utilité puisqu’elles permettent déjà aux abonnés des services de téléphonie ou de distribution d’eau et d’électricité de s’acquitter de leur facture à partir de leur terminal.

Dans certaines communes, la gestion des déchets est confiée à des entités comme les Groupements d’Intérêt Économique (GIE) qui perçoivent directement les cotisations des foyers qui sont alors exonérées de la TOM, la collecte n’étant pas effectuée par la mairie sur leur secteur d’habitation. C’est le cas par exemple de certains secteurs de la commune de Saint-Louis avec les GIE  CETOM (Collecte, Évacuation et Traitement des Ordures Ménagères). Ce système de gestion est d’une manière générale répandu sur les secteurs géographiques  à chemin non carrossable ou éloignées des centres urbains et où se pratique plutôt la collecte hippomobile dite aussi collecte à traction animale. La loi devrait évoluer vers une exigibilité généralisée de la TOM et une redistribution des ressources aux collectivités qui rémunéreront à leur tour ces GIE. L’intérêt de systématiser la taxe à l’ensemble des constructions à usage d’habitation est de renforcer les capacités de financement et de limiter le risque de dépôts sauvages puisque la cotisation repose actuellement sur le principe du volontariat.  Les foyers qui seraient tentés pour des raisons financières de ne pas cotiser auprès de ces GIE en se débarrassant de leurs déchets en pleine nature ne pourront alors plus échapper à la taxe.

Il faudra également encadrer et structurer les collectes informelles assurées par des individus œuvrant à compte propre, n’étant affiliés à aucune organisation professionnelle des déchets. Ces attelages se débarrassent très souvent de leur chargement par brûlage ou en dépôts sauvages. Ces opérateurs pourraient éventuellement être intégrés dans la filière classique à travers une forme d’organisation adaptée (GIE, structures publiques, etc.)

En plus des revenus fiscaux, il faudra envisager un financement des déchets par les ressources qu’ils génèrent. Pour cela, il faudra introduire le tri des déchets ménagers dans les foyers, ce qui ne semble pas être l’axe de travail prioritaire envisagé par les différentes orientations du gouvernement et des collectivités locales. Cette option permettrait pourtant aux collectivités d’accéder à un gisement de déchets valorisables qui jusque là les échappait à la faveur du chinage informel. Le cas de la décharge de Mbeubeuss est éloquent et révèle la complexité de la tâche. Cependant, il est important de mettre en place un fonctionnement qui prenne compte de ces acteurs de fait (malgré leur caractère informel) et aussi de la nécessité de remettre l’autorité publique au cœur de la responsabilité de la gestion des déchets.

Les poubelle, une mine d'or
Les ordures sont une mine « d’or dure ». Il faut savoir s’en saisir.

Grâce à la valorisation de la matière, le tri permettra de vendre l’aluminium, le papier, le textile, le cuir, les cartons, le verre, etc. aux repreneurs spécialisés, ce qui contribuera au financement de la collecte.  Les déchets organiques pourront être valorisés en compost naturel, ce qui limiterait l’usage des engrais chimiques. Ce choix est d’autant plus intéressant que l’agriculture constitue une priorité gouvernementale. Le reste des déchets ménagers sera valorisé énergétiquement par le biais de l’incinération ou la production de biogaz. Cette méthanisation permettra de fournir à la fois de l’électricité et du biométhane utilisable pour la cuisson domestique, le chauffage, etc. Ce sera l’occasion de développer une filière industrielle ou semi-industrielle avec la possibilité de recourir au Partenariat Public-Privé dans un cadre maîtrisé.

La visibilité financière à un horizon plus ou moins loin qu’offrira cette approche permettra aux collectivités locales d’avoir une politique financière saine et une meilleure efficacité dans la gestion des déchets. Grâce à l’établissement de budgets prévisionnels fiables, la possibilité leur sera ouverte d’anticiper les achats d’équipement, d’en planifier les amortissements et d’avoir également une politique responsable de gestion des ressources humaines qui intègre le recrutement, la formation et le paiement régulier des salaires, ce qui supprimera une grande partie des causes des grèves que connait le secteur.

S’il est important de trouver des ressources pour financer la gestion des déchets, il n’en demeure pas moins important de veiller à leur rationalisation.

Rationaliser les coûts opérationnels

La maîtrise des coûts est un enjeu majeur

La gestion des déchets coûte relativement chère. Elle implique dans sa partie collecte, entre autres charges, le coût des équipements de collecte (matériel roulant et matériel de collecte – bacs, conteneurs, mobiliers divers), les frais de personnel, les consommables (carburant, équipement de protection individuelle, etc.) Il semble important, afin de maîtriser les coûts, de mettre en place un système national de comptabilité analytique qui permettra de connaître les coûts réels et d’avoir une base comparative entre les différentes collectivités. Cela permettra de mener de véritables politiques d’optimisation des coûts en s’inspirant des réussites des meilleurs gestionnaires.

En plus de la connaissance des coûts, il s’avère intéressant de mettre en place un système de mutualisation des charges et des ressources. La loi de décentralisation de 1996 autorise, la mise en place de Groupements d’Intérêt Communautaire (GIC) qui, dans le domaine des déchets,  permettront d’optimiser les coûts d’investissement et de fonctionnement. À titre d’exemple, des communes limitrophes peuvent choisir de mutualiser leur compétence sur les déchets dans le cadre d’un GIC. Elles pourront par exemple acheter des bennes pour le compte de leur groupement et assurer la collecte et le traitement sur l’ensemble de leur territoire. Grâce aux économies d’échelle qui seront réalisées, les coûts de la collecte seront réduits par rapport à une gestion individuelle de chaque commune.

Il peut être intéressant également de mettre en place une centrale d’achat publique qui va référencer les équipements lourds afin de réaliser des économies sur le coût des équipements (bennes de collecte, laveuses, désableuses, etc.) L’avantage d’une telle structure est qu’elle disposera d’une force de négociation plus grande que celle les collectivités prises séparément.

Par ailleurs, des réflexions peuvent être menées localement pour ajuster les fréquences de collecte ou le système de collecte en porte-à-porte ou en points d’apport volontaire, afin de réduire la facture énergétique tout en assurant une qualité de service acceptable. D’autres solutions organisationnelles existent pour réduire les coûts de la gestion. Il appartiendra à chaque collectivité de mettre en place les mesures adaptées à sa réalité.

Les déchets, une question d’expert

Les déchets ont besoin d’experts

Dans le domaine des déchets, la question des ressources humaines est tout aussi importante que celle des ressources financières. La maîtrise de la gestion des déchets fait appel à des ressources humaines de qualité, compétentes dans plusieurs corps de métier. La considération des déchets comme des rebuts sans intérêt, voire dévalorisants, rend ses métiers peu attrayants. Pour rehausser la perception que la population a de ces métiers et améliorer la performance de la gestion des déchets, il est nécessaire de mettre en place un système de formations spécifiques.

Le secteur des déchets regorge de nombreux emplois qui aujourd’hui ne sont pas occupés ou sont exercés à titre informel. La professionnalisation du secteur permettra de créer quelques milliers d’emplois au niveau national et rendra les acteurs plus efficaces. Le chinage sauvage qui se pratique aujourd’hui sur les décharges ou au voisinage des lieux d’habitation n’est pas satisfaisant. Tout en constituant un détournement des ressources que constituent les déchets, il expose les personnes aux maladies et ne leur permet pas d’accéder aux prestations sociales (retraite, assurance maladie, péréquations diverses). Les emplois des déchets doivent permettre aux personnes qui les occupent de vivre décemment et de bénéficier de l’ensemble des prestations dus aux salariés.

Au chapitre de ces fonctions, il y a les métiers de la collecte des déchets, les équipementiers, les métiers support et les métiers du traitement qui s’articulent autour du recyclage, de la réutilisation et de la récupération.

Les agents de collecte pourront ainsi être formés sur les déchets et leur composition, sur l’hygiène et la sécurité de la collecte (gestes et postures, comportement sur la route, attitude face aux déchets), sur les filières de traitement des déchets, sur la relation avec le public ainsi que sur le cheval et son environnement si nécessaire dans le cadre d’un cursus diplômant valorisant pour eux.

Des bureaux d’étude pourront travailler dans la création et l’optimisation des circuits de collecte et accompagner les collectivités locales sur d’autres aspects de la gestion des déchets. Le secteur des déchets a besoin entre autres spécialistes, de mathématiciens, de chimistes, de biologistes,  d’automaticiens, etc. pour exercer les différentes missions d’ingénierie dont il regorge.

Dans le cadre de la valorisation de la matière, les produits recyclables pourront être vendus par filière à des intermédiaires, à des industriels ou à des artisans directement. La récupération qui est aujourd’hui effectuée par chinage pose des problèmes d’hygiène, de sécurité et de maîtrise du gisement. L’organisation et la réglementation de la filière permettra d’obtenir une meilleure maîtrise du circuit de recyclage. Ce sera l’occasion de développer et d’appuyer les filières industrielles qui pourront intégrer ces matières recyclées dans leur process de fabrication.

Camion de transport de papier recyclé

Ainsi, le plastique servira à nouveau comme intrant industriel ; l’aluminium (canettes, boîtes de conserve…) et les autres métaux seront utilisés par les forgerons, les ferrailleurs ou les métallurgistes d’une façon générale ;  le papier et les cartons entreront à nouveau dans la fabrication de la pâte à papier ; le textile permettra de produire des fibres, des chiffons,… ; le verre sera de nouveau utilisé comme emballage, élément de vitrage, etc. Les populations qui aujourd’hui travaillent dans la récupération (excepté les enfants qu’il faudra scolariser et réintégrer dans un cadre familial stable) pourront être prioritairement recrutés et formés dans le cadre de l’organisation de la filière.

Il y a aussi la possibilité d’exploiter la filière de la récupération des déchets réutilisables en l’état ou suite à des réparations (recyclerie – ressourcerie). Il s’agit généralement de meubles, d’appareils électroménagers, etc., ce qui fera travailler divers corps de métiers jusqu’à la vente.

Dans le traitement des déchets, le compostage ainsi que le secteur de l’énergie recèlent également des emplois potentiels qui nécessitent un certain niveau d’expertise.

Parmi les équipementiers,  plusieurs emplois potentiels peuvent être développés. Au nombre de ceux-ci,  il y a les emplois de la filière des véhicules de collecte avec l’achat, le montage et l’entretien. Une filière industrielle de montage de véhicules de transports en commun existe déjà et ce format pourrait être transposé aux bennes de collecte des déchets.  Les attelages utilisés dans la collecte hippomobile qui devront être normés (pas d’utilisation de carrosses en bois par exemple pour des raisons de contamination entre autres) pourront bénéficier d’avancées technologiques que maîtrisent déjà les artisans locaux (système de levage hydraulique, freinage assisté, système de collecte de déjections…).  Il y a aussi de nombreux emplois possibles autour de la création de mobiliers de collecte et d’équipements de protection individuelle (vêtements de protection, gants, masques, etc.)

Cheval

Avec un tel système de levage, pas besoin de vider l’attelage à la pelle

Aujourd’hui, de nombreuses communes pour s’équiper recourent à du matériel réformé en provenance des pays occidentaux. Dans le cas des bennes, beaucoup de véhicules tombent régulièrement en panne, ce qui crée des situations de rupture de collecte. Quant aux bacs de collecte, il ne semble pas opportun de les récupérer, surtout qu’il existe une industrie locale de plasturgie à même de les produire.

Renforcer la législation sur les déchets

Il ne sera pas possible résoudre durablement la question des déchets sans faire évoluer les lois. Ces modifications changeront radicalement notre rapport aux déchets.

Dépôt d’ordures interdit

Il semble en premier lieu important d’interdire les décharges à ciel ouvert ou dépôts sauvages tel que pratiqué actuellement. Le Code de l’environnement à travers l’article L36 charge les collectivités locales « de veiller à enrayer tous les dépôts sauvages ». L’application de ce dispositif oblige légalement les gestionnaires à trouver des solutions durables et à renoncer à accumuler les problèmes année après année comme c’est le cas à Mbeubeus. Il y a eu des évolutions positives qui ont permis de passer aux Centres d’Enfouissement Techniques (CET) qui, par rapport aux décharges sauvages au sens strict, ont intégré le principe de la protection des l’environnement grâce à des systèmes membranaires qui imperméabilisent les sols et empêchent aux déchets de couler (lixiviats). Cela permet d’éviter la contamination des nappes phréatiques et des sols par les déchets. Mais cette solution n’est pas satisfaisante puisque le problème demeure le même avec des déchets qui s’entassent au fur et à mesure. Une avancée significative serait de réserver dans la pratique les CET aux déchets ultimes et de les intégrer dans la filière de traitement, à proximité des sites de tri et de valorisation par exemple avec notamment la mise en place d’unité de valorisation énergétique (biogaz, incinération), l’installation de compostières, l’organisation du tri et de la valorisation des matières recyclables. La révision du système de financement de la gestion des déchets permettra de faire face à ces besoins en investissement.

Assemblée nationale
Assemblée nationale du Sénégal

L’alternative au modèle actuel de gestion des déchets est de changer d’approche pour considérer les déchets comme des ressources. Le Code de l’environnement amorce déjà ce tournant en évoquant dans son article L34 la nécessité d’éviter « le gaspillage des déchets récupérables ». Cela conduit logiquement à introduire le tri des ordures ménagères et des déchets professionnels dans les pratiques. Le volume des déchets résiduels sera ainsi réduit puisque tous les éléments recyclables seront orientés vers leurs filières de valorisation. Ce choix permettra de limiter également le prélèvement de ressources : bois, résidus pétroliers pour le plastique, aluminium, etc. Les déchets résiduels seront à leur tour valorisés par méthanisation ou par incinération. Les déchets spéciaux (Déchets Dangereux, Déchets Industriels Spéciaux, Déchets d’Équipements Électriques et Électroniques, Déchets Biomédicaux,…) seront orientés vers des filières spécifiques de traitement.

Aujourd’hui, la dimension du tri ne semble pas entrer dans les schémas envisageables à court ou moyen terme. La plupart des rapports produits dans le domaine pour les collectivités locales ne la classe même pas dans les perspectives et proposent simplement une augmentation des capacités de stockage et d’enfouissement. D’ailleurs, le chef de l’État avait demandé lors du conseil des ministres du 18 mai 2012 de mener une réflexion globale sur la question des déchets et préconisait entre autres «l’identification de nouvelles zones de traitement et d’enfouissement des déchets ». Il est important de préciser que l’enfouissement reste une solution ultime qui concerne les déchets dit « ultimes ». En ce sens, il serait dommage d’en faire un recours systématique qui transfère simplement le problème aux générations futures.

Le chinage doit également être interdit dans les centres de gestion des déchets pour des raisons sanitaires et de maîtrise du gisement.  Cela permettra par la même occasion de lutter contre le travail des enfants dont la place est dans les écoles. Dans le même esprit, la collecte des déchets devra être sous la seule responsabilité des collectivités locales (ou de leurs délégataires), ce qui offre le double avantage de maîtriser le gisement – avec des déchets collectés propriété des collectivités –  et d’éviter le brûlage à l’air libre ou le dépôt sauvage des déchets que pratiquent actuellement les charretiers-collecteurs.

Les déchets professionnels devront aussi être mieux encadrés pour une meilleure protection de la nature. Cela concerne les industries pour lesquels des lois existent déjà et sont relativement bien appliquées (code de l’environnement, lois sur les installations classées), mais aussi les artisans et autres professionnels qui ne sont pas toujours conscients des enjeux environnementaux des déchets (garagistes, chaudronniers, teinturiers, pêcheurs, tailleurs, commerçants, etc.)

Les gestionnaires de déchets (collectivités locales – entreprises de collecte, de transport et ou traitement – Intermédiaire de vente de matériaux recyclés…) devront produire un rapport annuel qui justifie des déchets qu’ils ont eu à gérer. Ces rapports seront compilés aux différents niveaux décentralisés pour donner lieu à un rapport national sur les déchets qui alimentera les réflexions sur un plan directeur national des déchets.

Le brûlage des déchets à l’air libre qui est toléré actuellement doit également être interdit et sanctionné systématiquement. Sa pratique entraine la pollution atmosphérique, crée de la nuisance pour le voisinage et augmente les risques de maladies respiratoires. Les services d’hygiène des communes pourront exercer la police sur ces questions.

Une disposition salutaire est prévue par le Code de l’environnement, interdisant d’introduire sur le territoire sénégalais des déchets dangereux. Ce point est important au vu des événements qui se sont déroulés ces dernières années en Côte d’Ivoire ou au Congo avec des navires de déchets dangereux nucléaires et chimiques. L’entendement de la loi devrait s’étendre aux Déchets d’Équipements Électriques et Électroniques (DEEE) pour limiter le risque de cumuler sur le territoire national des déchets dangereux. D’ailleurs, un rapport de l’ONU de 2012 pointait ce phénomène qui prenait de plus en plus d’importance en Afrique. Le Ghana avait importé en 2009 environ 70 %  d’EEE usagés sur l’ensemble de cette famille de produits importés ; 30 % de ces équipements d’occasion ne fonctionnaient pas du tout, ce qui a conduit a une production annuelle d’environ 40 000 tonnes de déchets électroniques en 2010 pour ce pays. Une réflexion pourra être ouverte avec l’ensemble des acteurs du secteur.

Dans le domaine des déchets plastiques, des avancées sont actuellement en cours sous l’égide du Ministère de l’environnement, concernant le grammage des sachets plastiques car ces emballages ont colonisé les villes et les espaces naturels (marée bleu ou noire). Il faudra que le gouvernement soit encore plus volontariste sur ces questions.

Education – Information – Sensibilisation

Sensibilisation
Accompagner les mutations par une communication efficace

La réforme globale du système ne saurait fonctionner convenablement si elle n’est pas appuyée par des outils de communication performants et adaptés. Il faudra alors se donner les moyens à la hauteur de l’ambition manifestée. La sensibilisation devra toucher toutes les couches socioprofessionnelles et toutes les classes d’âge. Mais il faudra insister davantage sur les jeunes à travers l’école notamment. Les conseils de quartier pourront également être mis à contribution pour vulgariser le message dans tous les foyers. Les mass media pourront servir de relais pour véhiculer partout où c’est nécessaire, la bonne information. Des événementiels thématiques pourront également être organisés avec des parrainages de figures symboliques pour renforcer les actions de communication.

Les collectivités locales en charge de la gestion des déchets pourront à leur niveau se doter d’agents dont la mission sera d’expliquer les lois, de diffuser largement les gestes de tri et d’informer de façon générale les professionnels et les particuliers sur les déchets. Les mutations d’une telle ampleur doivent donc être accompagnées par une communication efficace pour se traduire en résultats tangibles.

 

Il faudra retenir que les déchets sont pour le Sénégal une opportunité de création de richesse et d’emplois. Pour y arriver, des changements profonds sont nécessaires afin de modifier notre rapport aux déchets. Ces mutations seront aussi bénéfiques pour notre cadre de vie qui sera beaucoup mieux protégé. Pour relever les défis que posent les déchets, il appartiendra aux dirigeants du pays d’avoir une vision claire, une ambition suffisante et de l’audace politique pour sortir des sentiers battus. C’est à ce prix que le Sénégal, bond par bond, sortira de sa léthargie et remportera les victoires qui comptent dans la construction d’un pays.

Yatma DIEYE

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6 comments on SÉNÉGAL – DOSSIER SPÉCIAL DÉCHETS : Pistes pour une solution durable

    1. Bonjour et merci d’avoir pris le temps de parcourir ce dossier.
      Nous espérons que ces quelques propositions qui sont notre manière de contribuer à cette question nationale de la gestion des déchets attirent l’attention des décideurs publics, qu’il s’agisse de l’État comme des collectivités locales.

  1. bonjour
    c est avec intérêt que j ai lu votre article dextrement claire et d actualité.
    je travaille dans ce secteur en France depuis 10 ans et je souhaiterais créer mon entreprise au Senegal. Il serait intéressant qu’ on en discute afin que vous puissiez me conseiller et ainsi d’éviter certains pièges

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